Palmarès des 71e Jeux Littéraires Méditerranéens 2013

Prix littéraires

 

GRAND PRIX DE POÉSIE

 JOSEPH DELTEIL

décerné par la Revue Souffles

date limite d’envoi des manuscrits: 31 décembre 2016

 

Vous écrivez, vous souhaitez être édité,

Osez concourir !

 

Ce prix est destiné à couronner un manuscrit (poèmes ou prose poétique) dont la sensibilité et l’écriture poétique suscitent une émotion esthétique profonde et durable.

40 poèmes maximum / format A4

L’œuvre primée, sera éditée et le lauréat en recevra 100 exemplaires (valeur 1000 euros).

Droits à concours : 30 euros.

Voir : Règlement de Prix

Joseph DELTEIL

Joseph DELTEIL

 

Qui êtes-vous Joseph Delteil ?

 

Joseph Delteil est un écrivain et poète français né le 20 avril 1894 à Villar-en-Val dans l’Aude et mort le 12 avril 1978 à Grabels dans l’Hérault.

Photo de Joseph DELTEIL par Bob Ter Schiphorst

Photo de Joseph DELTEIL par Bob Ter Schiphorst

Joseph Delteil est né dans la ferme de La Pradeille, d’un père bûcheron-charbonnier et d’une mère « buissonnière ». Joseph Delteil vit les quatre premières années de son enfance à la Borie (construction de pierres sèches) de Guillamau, à 30 kilomètres au sud de Carcassonne, dans le Val de Dagne. De cette masure, il ne reste aujourd’hui que des moignons de murs, que l’on peut toujours voir en randonnant sur le « Sentier en poésie » à l’entrée duquel on peut lire « Ici le temps va à pied » créé par Magalie Arnaud, maire de Villar-en-Val, et ses amis pour honorer la mémoire du poète.

En 1898, son père achète une parcelle de vigne à Pieusse (30 kilomètres plus loin du côté de Limoux). C’est là, dira Delteil, son « village natal », au cœur du terroir de la Blanquette de Limoux, « où le paysage s’élargit, où l’on passe de la forêt au soleil, de l’occitan au français ». Il y demeure jusqu’à son certificat d’étude (1907), puis il intègre l’école Saint-Louis à Limoux. Il est ensuite élève au collège Saint-Stanislas (petit séminaire) de Carcassonne.

La parution, en 1922, de son premier roman Sur le fleuve Amour attire l’attention de Louis Aragon et André Breton pour qui cette œuvre « dédommageait de tant de diables au corps ».  Avec le roman Choléra, véritable coup de tonnerre de l’année littéraire 1923, Delteil se libère complètement : « J’ai fait mon strip-tease mental », confiera-t-il plus tard à Jean-Marie Drot. « Je criais de toute ma force, de toute ma voix, comme un oiseau qui sort de sa cage et qui vole dans l’air tout seul ». André Breton est conquis : « Dans Choléra, il n’y a qu’à admirer ».

Delteil collabore à la revue Littérature et participe à la rédaction du pamphlet « Un cadavre » écrit en réaction aux funérailles nationales faites à Anatole France (octobre 1924). Breton le cite dans son Manifeste du surréalisme  comme l’un de ceux qui ont fait « acte de surréalisme absolu ». Le 24 mai 1924, à la Soirée du Claridge où l’ancien Corps des Pages de Russie donne un bal de bienfaisance, un défilé de mode avec des costumes de Sonia Delaunay illustre un poème de Joseph Delteil La Mode qui vient. « L’apparition de ce groupe souleva les applaudissements de la mondaine assemblée. »

La publication, en 1925, de Jeanne d’Arc, ouvrage récompensé par le Prix Femina, suscite le rejet des surréalistes et de Breton en particulier, malgré le scandale déclenché par ailleurs en raison de la vision anticonformiste de la Pucelle d’Orléans. Certains lecteurs lui renvoient son livre coupé en morceaux. Cette œuvre est, pour Breton, une « vaste saloperie ». Delteil participe au premier numéro de La Révolution surréaliste, mais après un entretien dans lequel il déclara qu’il ne rêvait jamais, il reçut de Breton une lettre de rupture.

En 1931, il tombe gravement malade et quitte la littérature et la vie parisienne pour le sud de la France. En 1937, il s’installe à la Tuilerie de Massane (à Grabels près de Montpellier) où il mène jusqu’à sa mort une vie de paysan-écrivain, en compagnie de sa femme, Caroline Dudley, qui fut la créatrice de la fameuse Revue Nègre.

Dans sa retraite occitane dans la périphérie de Montpellier, retraite qu’il qualifie de retour à « la vraie vie », la « paléolithie », il entretient de solides amitiés avec les écrivains (Henry Miller,…), les poètes (Frédéric Jacques Temple,…), les chanteurs (Charles Trenet, Georges Brassens), les comédiens (Jean-Claude Drouot, Madeleine Attal  qui deviendra sa grande amie), les peintres (Pierre Soulages notamment qui a été caché par lui à la Tuilerie de Massane pour fuir le S.T.O. et dont il préface l’exposition qui a lieu en 1975, en écrivant ceci : « il a pris la peinture par les cornes, c’est-à-dire par la magie» ).

En 1964, à l’ère du formica, des tracteurs de l’agriculture intensive et du nucléaire, il publie un ouvrage qui invente le « bio » avant la lettre : La cuisine paléolithique. Dans un hommage télévisé programmé par Madeleine Attal sur la 3, à la Tuilerie de Massane, Joseph Delteil, bien que très malade déjà, trouve la force pour se lever de son lit et vient prononcer un réquisitoire contre le nucléaire  dont le slogan martelé est : « A bas le nucléaire ! »

En publiant, en 1968, La Deltheillerie, il retrouve un peu de la notoriété des années 1920, soutenu par des personnalités comme Jacques Chancel, Jean-Louis Bory, Michel Polac, Jean-Marie Drot.

Il est enterré, ainsi que sa femme Caroline, au cimetière de Pieusse.

Madeleine Attal, présidente d’honneur de la Revue Souffles,  lisant le poète Joseph Delteil, son ami cher

Madeleine Attal, présidente d’honneur de la Revue Souffles,lisant le poète Joseph Delteil, son ami cher

 

Inauguration du totem de la Tuilerie de Massane  3 avril 2009

Inauguration du totem de la Tuilerie de Massane 3 avril 2009

Inauguration du totem de la Tuilerie de Massane à Grabels par René Revol, discours de Christophe Corp en présence de Georges Frêche 3 avril 2009

Inauguration du totem de la Tuilerie de Massane à Grabels par René Revol, discours de Christophe Corp en présence de Georges Frêche 3 avril 2009

La Tuilerie de Massane, près de Grabels, vue par Delteil :

 

« Il y a là-bas dans les garrigues de Montpellier une espèce de vieille métairie à vins, à lavandes et à kermès, à demi abandonnée, et dont j’ai fait une oasis dans le désert, un point de vie comme il y a des points d’eau.

La Deltheillerie est le domaine imaginaire de ma création comme la Tuilerie de Massane est le domaine réel où je vis.

Ah ! La Tuilerie, je n’y suis pas né, mais je considère que c’est ma maison sur terre. C’est celle où j’ai le plus souvent habité, celle où j’ai fait ma coquille, comme un escargot.»

 Joseph DELTEIL, La Deltheillerie (1968)

Joseph Delteil s’installe en 1937 à la Tuilerie de Massane près de Grabels, dans la périphérie de Montpellier, pour y « vivre de peu » selon la formule de Confucius ; il s’y éteint le 12 avril 1978

Totem Tuilerie de Massane de Grabels

Totem Tuilerie de Massane de Grabels

 

 

DISCOURS DE CHRISTOPHE CORP, lors de l’inauguration du totem de la TUILERIE DE MASSANE le 3 avril 2009 à Grabels

Une double vertèbre pour Joseph Delteil…

 

« Face à la ruine, face aux ravages du temps,  face à la décadence de l’Espagne, le grand penseur UNAMUNO, recteur de l’université de Salamanca et éminent helléniste, diagnostiquait : « Espagne invertébrée ».

De l’invertébré en ruine, tel est malheureusement le spectacle de désolation que présente la vieille coquille d’escargot de la Tuilerie de Massane, telle que nous l’avons retrouvée, une fois sortis du cocon blanc des urnes.

Face à la désolation muette de la vieille dame invertébrée, trente ans après la disparition de J.Delteil, nous avons voulu donner une première vertèbre à la vieille Tuilerie, une première vertèbre à la mémoire.

Chemin faisant notre idée de vertèbre a jailli sous la forme d’un totem, livre de pierre à ciel ouvert avec la photo de Joseph Delteil, celle de son ami le grand photographe Bob ter Schiphorst.  La photo de Joseph Delteil, acquise par la Ville de Grabels, est désormais là pour nous regarder, là pour nous rappeler, de son index interpelant le passant: « La vie n’est que saveur, je sens donc je suis ». « Procède à la grande cueillette des sens, distribue-la dans ta chair à l’aide de l’intelligence » écrit Delteil, ce grand épicurien du verbe.

La première vertèbre était posée.

Chemin faisant, nous lui en avons apposé une deuxième : sur l’épine dorsale qui vertèbre l’Occitanie, la variante du chemin de Saint-Jacques que nous avons inaugurée l’an dernier pour les Journées du Patrimoine et qui emprunte ici la piste cyclable que l’on voit, sur cette épine dorsale, nous avons voulu créer une borne d’interprétation destinée aux pèlerins venant du nord et de l’est de l’Europe. Cette borne est là pour les inciter à traverser et découvrir de façon plus précise ce monument de la littérature française qui a pris la forme d’un totem volcanique, paléolithique,  d’un monumentum, jalon placé là au bord du chemin pour nous avertir.

Ainsi, la vieille Tuilerie de Massane trouve dans la variante de l’itinéraire de Saint-Jacques, un vecteur prodigieux de l’Occitanie. La variante de l’itinéraire de Saint-Jacques passant désormais devant la Tuilerie,  regagnant le centre de Grabels jusqu’au lieudit des Fesses de Madame à la Source de l’Avy, continue ensuite vers Saint-Guilhem-le-Désert, la Salvetat sur Agoût, Castres et Toulouse.

Grâce à la variante de la  fameuse via tolosana née à Arles, la Tuilerie de Massane  trouve ainsi un vecteur, une conscience et pour ainsi dire tout son sens.

Chemin faisant, de l’invertébré au vertébré, vertèbres aidant, la Tuilerie de Massane, la « maison sur terre » de Delteil où il vécut pendant quarante ans pouvait rejoindre le mythe avec son monument.

Car qu’est-ce que le mythe ? Le muthos des grecs, c’est cette parole que l’on véhicule, le mythe que l’on promène le long d’un chemin depuis les origines de la création quelle qu’elle soit jusqu’à nous. Le poète est un aède, autrement dit un poète de grands chemins. Le poète parle la langue des origines, la magie du muthos contenue dans toute l’œuvre de Delteil et dans les coquilles d’escargot.

Car le mythe Delteil résonne, le mythe de La Deltheillerie résonne par delà depuis que l’écrivain lui consacra un ouvrage publié en soixante-huit. La littérature du XXème siècle le sait bien et la Tuilerie en est toute imprégnée : les murs parlent le Delteil, les murs parlent le Totem, parlent le Toteil, en ce jour de soleil, moment où les escargots culturels sortent, salivent, préparent le Toteil Festum.

Les premières vertèbres sont donc posées, extérieures, lucides.

Attachons-nous désormais, et ce plus que jamais à la vision qui nous anime.

Mettons tout en œuvre désormais pour que vive l’œuvre de Delteil et que se constitue un véritable pôle culturel autour de la Tuilerie, maintenant qu’elle a son vecteur le Chemin.

Mettons tout en œuvre, œuvre urbaine à l’échelle de l’agglomération de Montpellier, pour que vive l’œuvre littéraire de Delteil toute rabelaisienne de poésie, nourrie au lait de la Méditerranée.

Car la politique est aussi poétique, la poétique nourrit aussi la politique et lui permet de se situer quelque par là-bas, quelque part ici, par-delà la polémique stérile pour construire dès à présent ici, à l’échelle de l’agglomération, la culture de demain. » 

Christophe CORP

 


 

Joseph DELTEIL : un poète explosif à découvrir ou redécouvrir, sélection de citations, de textes…

 

Citations de Joseph DELTEIL

 

« Impossible n’est pas fou ! »

« Ce que tu rêves, fais-le ! »

 

« Je suis chrétien voyez mes ailes, je suis païen voyez mon cul. »

 

« Prends le maquis l’ami, le maquis de l’âme. »

 

« La peau d’une femme est une Amérique. »

 

« Je vins au monde un jour de vent, dans un tas de bruyères, au soleil face au ciel que j’aime. »

 

«Je communie et je baise tous les matins le monde de mes cinq sens. Par nature, je suis plus charnel que cérebral. »

 

« Je suis resté foncièrement occitan dans les moelles. »

 

« Je suis heureux comme une puce dans le poil. »

 

« Oiseaux, copeaux de vie envolés de la varlope du Charpentier du monde. »

 

« L’Orient de la France, c’est le midi.»

 

« La cuisine émoustille l’âme. »

 

« L’idéal, c’est le rut. »

 

« L’ail et le vin sont le génie du soleil »

 

« On vendange comme on nage. A cru. Ces beaux raisins raciniens ! »

 

« Un homme, c’est plus qu’une cathédrale. »

 

« C’est toute ma nature occitane que j’ai transportée avec armes et bagages dans la langue française. »

« Le paradis perdu, c’est la chair. »

 

« C’est toujours aux instants les plus pathétiques que les ânes se mettent à braire. »

 

 « Tout homme a deux patries : la peau et puis l’esprit »

 

 « L’ombre émue des arbres nous prêtait son mystère.»

 

« Jeanne vint au monde à cheval, sous un chou qui était un chêne. »

 

« Pour moi toute la femme est dans la cuisse. »

 

« Il y a trois catégories de femmes : les visibles, les parlantes, les odorantes. »

 

 « La lumière, du vent en fleur. »

 

 « La vie n’est que saveur, je sens donc je suis. »

 

 « Le coït, ce jaillisement d’étoiles. »

 

 « Je n’aime pas beaucoup le pluriel, je suis singulier».

 

 « Le coeur, c’est encore le plus haut point de vue de la terre »

 

« Il n’est pas besoin de moustaches pour escalader le ciel.»

 

« La nuit était rousse et bleue. Assise dormait dans ses remparts de lune. »

 

« Je suis entré dans le langage, à la hache comme un bucheron. »

 

« L’homme est une flèche aux trousses d’un rêve. »

 

 « Le mot vieillesse m’a toujours donné la chair de poule. »

 

 « Vivre c’est faire un bouquet »

 

« La vérité ne passe la rampe qu’à son heure, lorsqu’elle est mûre- comme une tomate.»

 

« Grammaire, que veux-tu pour la fête ? Une syntaxe avec des seins. »

 

 « J’ai la religion de l’amitié. »

 

« Il sera bien temps de nous faire des cheveux lorsque nous n’en aurons plus. »

 

 « J’écris comme on peint à Lascaux »

 

 « Bah ! s’il faut un uniforme à la liberté, pourquoi pas à poil !»

 

« Un éclat de rire vaut une révolution »

 

 


 

EXTRAITS

 

Hymne au verbe

                                                         

 …Mais déjà les signes de l’Humanité se multiplient. Il n’est plus temps, bébé, de retourner en arrière, dans le domaine de la larve. Le vent de la race t’entraîne dans les voies du genre humain. Bientôt tu fais le premier pas. Ô majesté du premier pas ! Inoubliable miracle de la verticalité ! Voici que cet être qui n’existait qu’à l’état horizontal, dans l’attitude de la minéralité, dans le contact et la servitude du sol, voici qu’il s’élance dans une droite libération, voici qu’il se tient debout, les pieds sur la Terre éternelle, la tête au ciel !

 Enfant, enfant, de toutes parts je vois accourir vers toi les symboles de ton destin. À peine si tu commences à marcher seule, et déjà voici que tu gazouilles, chérie, dans un grand déluge labial, et ton gazouillis évoque la naissance d’un noble univers au sein de l’immémorial chaos. Les sons autour de ton corps choisissent leurs belles places. Ta langue et ton larynx prennent consistance et signification. Déjà tu t’exprimes, et je ne sais rien de plus difficile, enfant, que de s’exprimer. Le Verbe est en toi, et le Verbe s’est fait chair, et ta chair s’est faite Verbe.

 O verbe, Verbe tétradactyle et quadrangulaire, assises de la pensée et armature de l’esprit, instrument de mesure et de précision, distribution et articulation de l’idée, fondage et moulage, tentative de groupement et d’unification, essai d’harmonie, ô Verbe substantiel et volatil, Verbe spatial et temporel, pourvu de valeur physique et de sens moral, Verbe lisse et Verbe haut, ô Verbe, je suspends à tes épaules toutes les cordes de ma voix, et je consacre à ton autel toutes les parties de mon corps !       

 Joseph DELTEIL, Jeanne d’Arc (1925)

 

Sache Epicure par cœur !

 

Accepte la grande cueillette des sens, mais distribue-la dans ta chair à l’aide de l’intelligence. Que ton esprit affine le fagot d’odeurs et de sons qu’on t’apporte des champs, qu’il les dépouille des épines et des cailloux, ils ne seront que meilleurs. Engrange tout, oui, oui, sans perdre une miette ; mais s’il se glisse un brin de ciguë dans ton bouquet, jette-la. Choisis d’ailleurs ton terrain de chasse, fais du rendement. N’oublie pas que les sens ont le naturel volage, comme les furets, et qu’une fouettée de temps en temps leur avive l’esprit. Mesure et compte tes sensations, et ne les laisse se perdre ; pressure-les comme des oranges et fais leur rendre tout leur jus. Sois le mathématicien de la sensation. Vois-tu c’est l’œuvre unique et divine de la vie : emplir chaque jour vingt-quatre heures avec du plaisir. Tes sens seuls n’y suffiraient pas, ils sont trop fols. Ce sont de braves soldats, mais qui boivent ; donne-leur un général.

Le général des sens, c’est Epicure. Sache Epicure par cœur !

  Joseph DELTEIL,  Mathématique de la sensation

 

« La civilisation moderne, voilà l’ennemi. C’est l’ère de la caricature, le triomphe de l’artifice. Tout est falsifié, pollué, truqué, toute la nature dénaturée.

 Voyez l’atmosphère des villes corrompue, les airs et leurs oiseaux empestés d’insecticides, les poissons empoisonnés jusqu’au fond des océans par les déchets nucléaires, partout la levée des substances cancérigènes…

 La cuisine paléolithique, c’est la cuisine naturelle, celle qui apparut dès le commencement par pur instinct. »                       

Joseph DELTEIL, La cuisine paléolithique

 

 

 « Les mots pour moi ne sont pas des étiquettes ni une monnaie d’échange, mais des signes magiques, comme des dessins d’aurochs de la Préhistoire, les formules de sorcellerie et les gerbes de la Saint-Jean. C’est ce pouvoir magique, ce pouvoir radio-actif, jaculatoire, que je cherche patiemment, passionnément, à l’écoute du ciel. »

 « Méfie-toi, des penseurs : ce sont des paralytiques. De doux et tristes impuissants. Ils vont par les cimes schématisant, analysant : on n’analyse que la mort. Ils me font songer à ces pauvres bougres à jeun qui hument les rôts au seuil des hôtelleries, à ces voyeurs branlant qui contemplent le spectacle d’amour par le trou de la serrure. A eux le contour et le simulacre, à eux l’ombre. A toi la proie !

Méfie-toi des rêveurs. Ce sont des aveugles. Ils manquent d’organes tout simplement. Sous prétexte qu’ils ne voient pas le monde, ils le nient. Autruches, et pire qu’autruches, si leur misère est leur plaisir ! Ouvre l’œil !»

 

 

« Je suis né le 25 décembre à minuit, d’une moujique et d’un grand-duc. Mon père avait le teint blond, une barbe de pope et des sourcils de dieu. Il fumait les havanes par le nez, et se soûlait d’une vodka spéciale confectionnée à Tsarskoié-Selo dans un monastère de vierges à poil. A pied, il ne manquait pas de sentimentalité, ses jambes tendrement prises dans de hautes bottes de cuir suave. Mais à cheval, il n’était que torse, comme s’il eût fourré ses deux bottes dans les oreilles de sa monture. Il avait toujours un long jonc à la main, dont il fustigeait sans relâche l’air, la morale et la Russie. Tout le jour, il chassait le renard et le lièvre, le long des lignes de chemin de fer. Le soir, on le voyait, assis dans sa chambre, en gants de loutre et en habit noir, lisant Tolstoï à la clarté d’une chandelle.

Ma mère était une femme bouffie, les joues en pâte d’aurore, le cœur comme un abricot. Elle avait des taches de rousseur sur sa figure mélancolique (des feuilles mortes sur un sol d’automne). Elle trayait les vaches – Dieu sait avec quel enthousiasme !- et battait le lait dans la baratte. Au village, on l’appelait la Tabatière, parce qu’elle prisait sans modération. Mais son vrai nom, et qui me fend le cœur, était Anastasie.

-Anastasie !

Etat-civil : jeune homme de méchante mine, sans vergogne et sans lorgnon, long et maigre comme un serpent, chaste et torride, délicat et qui pue l’ail, le cœur froid et le cerveau rouge…

 Joseph DELTEIL Choléra

 

 

 

 « La poésie chante la terre, la terre dans son sens le plus général, le plus vaste ; la terre dans son acception d’élément, de substance, la terre par opposition à l’esprit ; la terre avec toutes ses joies et toutes ses fleurs, avec ses rocs et ses fleuves, ses sédiments, ses forêts et ses ailes, toute notre terre d’espace et d’eau, la douce terre des jardins, la grasse terre des prairies, la terre papable et mesurable, l’épaisse terre qui parle aux sens, la terre qui est le fondement de toute poésie. »

 

 

« Savez-vous ce qu’est la garrigue ?

Rien de la haute futaie, rien de la vague lande, mais un chaud système de collinettes sans le sou, ardentes, intimes, peuplées de mâles pierrailles avec par-ci par-là de rares bouquets de chênes-nains, de bruyère et de lavande à foison. Le tout à tort et à travers. Sèches que le diable y ferait fortune. Et qu’une allumette en a raison.

Se plaisent en ces lieux les bêtes maigres, héraldiques, bestioles plutôt : le lézard, la belette, le hibou. Sous les cailloux, entre les mottes et jusqu’entre les entrailles du sol, quel émoi ! De chaque trou, de la moindre fente sortent en désordre des myriades d’insectes, de vers ; peuple tragique désorienté. Les fourmis interrogent les astres. Les escargots braquent leurs cornes sur l’invisible.

Qu’une colline est donc féconde! »

 

 

«Ah ! la vie simple, amusante, naïve, sublime que je mène au beau milieu de ce monde absurde, tragique et fou ! Je vis ici dans la garrigue comme il y a cent mille ans, la vie végétative, la vie biologique – en esprit et à peu près. Comme un lézard, une girafe, une buse (aimeriez-vous être buse ?), un mammifère comme les autres et « Dieu seul voit des différences entre les mammifères » dit Maïakowsky. »

 

 

« Je marchais à travers champs. Des corbeaux très hauts me faisaient de l’aile en croassant avec noirceur. A grands pas, je traversais des champs d’orge et des prairies à vaches. J’avais perdu mon chapeau dans quelque laiterie…Je courais au hasard dans les avoines, dans les luzernes, dans les maïs. C’est bon de courir ! Mes jambes fraîches flageolaient. Je pataugeais dans la nature, et je lui passais sur le ventre. Des épis de seigle venaient mûrir entre mes cuisses. »

 

 « L’été, je vis à la campagne, du côté de Perpignan, dans un village du Midi. J’y mène une vie primitive, gauche, large, royale. A peu près nu (moralement parlant), je patauge dans la nature, qui m’inonde d’herbe et de soleil. Ayant gratté les successives couches de vernis qui s’appellent l’habitude, les convenances, la littérature, l’esprit, là je retrouve enfin au fond de moi-même l’essence de la terre dont au début du monde un Dieu me modela.

Pendant quatre mois, je ne lis plus un seul livre, je n’écris plus une seule ligne. Plongeon dans la vie végétale. Pur bain de matière. Je mange des tomates, je bois cette blanquette de Limoux que Ricard fabrique avec amour. Je suis vraiment un morceau d’espace perdu dans l’espace total, un atome dans l’immensité des atomes, une planète dans l’immensité des planètes. Tout devient clair, direct, dur et juteux. Mes muscles fonctionnent comme des animaux. Un grand sens physique est en mon corps. Il n’y a plus de calculateurs ici, il n’y a que des danseurs. »

 

 

 « Choléra, petite femme raisonnable et sûre, au corps agréable et à l’esprit sain, gorge de lune et cœur d’amande, Choléra je t’aime. Autour de moi, la calotte du ciel, se déculottait. Milliard de fesses roses. Je souhaitais d’avoir la peau kilométrique pour percevoir le monde entier. Heureux les poulpes qui ont mille mains. Heureux les mille pattes, qui ont mille pieds. Heureux les insectes, qui forniquent pendant vingt-quatre heures sans arrêt. (…) Les pensées prenaient des formes physiques comme celles qui pendent à la poitrine des belles filles. Tout devenait volumineux et tombait sous les sens. Joie énorme, vaste et calme pareille à un melon sur l’herbe, à un hippopotame dans l’eau, à un aigle dans l’azur. Joie écarlate comme un empereur et millionnaire, joie comme une pêche, comme la géométrie, comme le soleil. Joie énorme comme les couilles d’Hercule ! »

 

 « Sur le cornichon, deux coléoptères, mâle et femelle, font l’amour avec leurs queues. Délicatement posés l’un sur l’autre, ils ont des postures célestes, des pattes bleues, des corselets d’anges. Ils se caressent le thorax avec des mandibules d’or, tout imprégnées de pollen de violettes et de crottes de moutons. Sur leur crâne millénaire, on distingue au microscope, sous la conduite de quatre fellahs, un attelage de bœufs sacrés qui laboure un champ de papyrus.

 Le cornichon est d’un vert si vif qu’il en paraît écarlate. Il est dodu et humide, plein de grâce et d’acide cornique, un peu libidineux et d’une forme paradoxale. Il est nourri d’urine et de bouse de vache. Il fleure le plein azote et il éclate de graisse. Il est hilare et nu.

 Au-delà du cornichon, il y a tout le jardin : tomates, oignons, haricots verts et aubergines. Les aubergines sont des évêques. L’évêque de Pampelune, à la saison, en mange deux fois par jour, cuites à la mode de Don Jacule, avec de l’huile sainte et des trésors d’ail.

 Le  cornichon n’est bon que de trois à six mois ; ni plus ni moins. Le piment rouge aime l’excès et l’abus. C’est un Sardanapale. »

 Joseph DELTEIL Choléra

 

 

 Appétit, appétence, désir.

Attraper un beau gros lapin de garenne en pleine course, par les oreilles. L’attacher par les pattes arrière à un joli tronc d’arbre – si possible un résineux – au centre d’un bois de quelque vingt, vingt-cinq hectares. Sans plus de façon, mettre le feu à toute la forêt. Manger la bête sans sel, assis sur les roches encore chaudes et parmi les odeurs divines de cet incendie sylvestre.

 Joseph DELTEIL La cuisine paléolithique

 

 

 «Dieu dans sa largesse m’a offert cinq fleurs éclatantes : le toucher, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût.

Le toucher qui est une montagne de neige dans les parages de l’équateur, le toucher, mondial oiseau de plumes incolores, louange courbe, délicat instrument d’amour, le toucher, innombrable et unique, violon à forme humaine, astre à mille pattes, milliardaire fourmi, le toucher, vénérable comme Abraham, clos comme un cœur.

La vue, qui est une Amérique de la chair, la vue rectiligne et classique, hors de laquelle n’est que chaos, trésors de l’infini, abondance de la Création, clef qui ouvre l’univers (…), la vue, ronde comme une mappemonde et rose comme un sein.

L’ouïe, qui est profondeur et volume, géométrie et dimension, l’ouïe, ouate universelle, pêche totale, fonction d’or.

L’odorat, conflit des sens et secret des dieux, l’odorat, parcelle d’inconnu, sexe supra-féminin, délices du néant.

Et enfin, le goût qui est la cinquième partie du monde, Océanie fragmentaire et positive, le goût, qui exhausse les fonctions stomacales jusqu’au plan de l’idéal, le goût qui est le signe de l’homme. »

 Joseph DELTEIL Les cinq sens

 

 

 

 « Je respecte les idiots, les ânes, les vierges, les fous, les bergères, l’innocent du village, les enfants de Marie. J’aime les grands escogriffes, les petites midinettes, les vieux curés, les épiscopes, les bûcherons, en vrac. Chaque homme est mon ami, chaque femme ma bien-aimée. »

 

 

 

« Il est des soirs…où Paris sent le chat. 

Il y a…le chat blanc de la crémière, bas sur pattes, ocré, rond, ronron, la langue épaisse, gourmand de lait et de crémières. 

Il y a le chat de Madame Durand, ocellé, roué, tout écrit comme un journal pareil à un petit zèbre de l’air. 

Il y a les beaux chats de la bourgeoisie, les grands angoras joufflus, pleins de principes et de lois…  

 Tous les chats de Paris sont sur les toits de Paris. 

Il y a les chats du XVème, les chats des petites toitures de fortune, en manche de chemise, en caleçon, lestes, faméliques, poivrots de lune…Et les matous du Bois… silencieux…confortables, épris de fortunes et de bonnes fortunes…les Rolls-Royce des chats. 

Et les chats du boulevard de la Chapelle, en casquette à carreaux, juchés sur les piles du Métro. 

Et les chats du Luxembourg, chats étudiants blanchis sous le harnais, chats sorbonniques, chats parchemin. 

 Et enfin les petits chats des dactylos, la patte métallique, la frimousse en poudre de riz.

Toute la gamme des chats, chats splendides et chats misérables, chats de corde et chats d’anges, grand vol de chats ailés posés sur Paris par la lune.

Il est des soirs…où Paris sent le chat. »

 Joseph DELTEIL Les chats de Paris

 

 

« Par le vin, tu seras roi, par le vin tu seras beau. Il te couronne en se jouant, en un clin d’œil, il t’illustre. Ton désir le plus profond, le vœu de tes moelles occultes, il les réalise à pleines mains. Il forme l’image de ta pensée et la ceint de privilèges. Toi qui te repais de songe et d’absolu, va au vin ; toi qui cherches le sens des choses, toi qui hèles la justice et la vérité, va au vin ; toi qui aime la sagesse, va au vin ! »

Le vin est un être vivant, qui dans sa prison de verre respire, mue, chante et peut-être même pense. 

 Joseph DELTEIL Le chant du vin

 

 

 « Dans la ville, il ne restait que les églises et les bordels. Ce sont là deux bons refuges devant la mort(…). La populace préfère les bordels. Ils fleurissent rouges et jaunes tout le long de la calle di Merda, superbes avec un grand air espagnol. Décorés comme des généraux avec à la hampe leurs grandes lanternes rouges comme des drapeaux. On respirait la poudre et les balles à plein nez. En travers de la rue, d’une maison à l’autre, étaient tendues des ficelles où séchaient des jupons tricolores : un ciel de jupons. »

 « Fouille-toi les tripes : là sont toute puissance et toute vérité ! La vertu est un mot romain qui signifie estomac. Sois franc : le mensonge est signe d’esclave. Sois dur : la tendresse est école d’erreur. Sois-toi ! »

 

 

« Je saute dans une vigne, je me couche sous une souche, le dos à terre. La terre est toute gluante de sèves toniques, de jus essentiels. Sa fraîcheur pectorale me pénètre dans la peau. Mon visage immergé dans les feuilles, submergé de raisins, succombe dans les délices. Les raisins sont des tétines. Allongé dans une posture suave, les mains à la couture du pantalon, les testicules sous une feuille de vignes, la bouche toute tendue au ciel, j’aspire la vie à grands coups. J’ai soif. Là, sur mes yeux, sur mes cheveux, dans mes oreilles les grappes pendent. Ce sont de lourdes grappes noires, à grains velus, des grappes muscates, ivres de sucs végétaux et d’ondes ultra-violettes. A moitié inconscient, avec un vague, un primaire mouvement des lèvres, je mange, j’avale. Les grains envahissent ma bouche. On dirait qu’ils tombent d’eux-mêmes, selon la loi de la pesanteur, dans mon estomac. Pendant des minutes et des minutes, immobile du front aux orteils, couché dans la simplicité des bêtes, sans un souffle ni un geste, je mange, j’avale. La souche gémit faiblement comme une vache qu’on trait ou comme une fille qu’on baise. Le feuillage écru joue au soleil et à l’ombre. Les grappes ruissellent sur mon visage. Pendant des minutes et des minutes, plongé dans une délectation de génie, dans une vaste joie animale semblable au néant, je mange, j’avale. Ma langue se coagule dans le vin de l’éther. Mon œsophage se bourre de grains de raisins à la queue leu leu. Mon estomac enfle sous sa cargaison. Lentement il s’établit une communication sans écluses entre l’âme de la planète et les globules de mon sang. Je suis parcelle au festin de l’immensité, je me fonds dans la matière unique, je m’incorpore à la constitution de l’univers. Je vois à l’horizon mon ventre grossir comme le mont Blanc. Les grappes noires dans les feuilles vertes tressaillent comme des pis. Pendant des minutes et des minutes, je mange, j’avale. Peu à peu une ivresse d’or me saisit. Je suis saoul. L’univers est saoul J’ai le vertige horizontal. L’horizon est une grappe de raisins. Un raisin est un éléphant. Mais l’univers est une souche. La souche grandit. Elle escalade le ciel avec quatre millions de rameaux. Je m’agite, tu t’agites, ils s’agitent. Des grives s’envolent de toutes parts et tombent instantanément toutes rôties dans les plats de faïence et de porcelaine. Une mule galope dans un nuage au rythme de mon cœur. Des guêpes marquent le pas sur mon crâne, tandis que défile entre mes quatre-z-yeux un régiment de lézards rouges. Un clairon bat, un tambour sonne. Ma tête tourne entre les deux pôles. Je suis saoul. Je suis poète. Je suis Dieu ! »

 

 

« On te dira il faut un maître, il faut une règle, il faut une loi. Les maîtres à l’eau et les lois au diable. Toutes les lois sont nécessaires, tu les portes dans tes moelles. Sois riche de ta nudité. En toi sont le paradis, le génie, l’être. N’attends rien de rien mais prends tout. Que tout te serve et te couronne, que tout soit à tes ordres. Les atomes sont tes soldats, les rayons de soleil tes valets. Que ta poitrine mesure le monde comme elle l’embrasse. Il est ta justification, ta prairie. Tu as droit de volupté, la vie est ta femme. Baise-la à ta guise. Pends-toi à ton œil, gorge-toi de tes fraîches oreilles. Homme, tu es la suprême fleur du néant. Entre l’univers et toi, toi d’abord ! »

 

 

 

« Et maintenant, voici le conseil de Dieu : je choisis mon pain entre cent, à des lieues et je foule mon vin moi-même, de mes propres pieds. A la source, à la source ! Fais venir ton bœuf de la préhistoire, tes oies du ciel, tue-toi ton porc, c’est le fondement. Les légumes de ton jardin, les fruits à peau (je scandalise parfois, à belles dents, mes amis, en mangeant la pêche à même l’arbre, comme un ours). Avec ma chèvre et deux poules, voilà la Sainte-Trinité !

Amen! »

 

 

 « La vie n’est que saveur, je sens donc je suis. La saveur qu’a le bouquet de feuilles pour la girafe, l’antilope pour le tigre, le sang de roi pour le moustique, la banane pour le chimpanzé. »

 

 

« Toutes les lignes vont au cœur. Les manches sont les ailes du cœur. Les chaussettes couleur de cœur. Les bottines rythment le cœur. Le pantalon escalade le cœur. Le gilet, c’est le valet de cœur. La cravate est le nœud du cœur. La boutonnière est la fleur du cœur. Toutes les lignes vont au cœur. Toutes les lignes vont au cœur ! »

 

 

« J’ai la tête épique. Je ne suis ni royaliste, ni communiste, ni fasciste, ni même républicain. Je ne suis qu’un homme, un homme avec un cœur. »

 

« Je serai compris dans trente ans. Dans trente ans quand reviendra le règne de l’instinct. »